Heureusement que les associations existent.
Nous ne pouvons que déplorer l'absence de l'état.

 Ils traquent les trafiquants de chiens

Christel De Taddeo, envoyée spéciale à Vichy (Allier) -
Le Journal du Dimanche - dimanche 30 août 2015

 
Rencontre avec les six enquêteurs de la cellule antitrafic de la SPA.
Dans la plus grande confidentialité, ces agents travaillent à démanteler des réseaux en pleine expansion… La Direction générale de l’alimentation (DGAL) est responsable de la réglementation relative à la santé et à la protection des animaux d’élevage ou domestiques.

 

 trafic de chiens  Sur une caisse, une pancarte avec l'inscription : "Laissez mourir." La photo a été prise par un employé d'un élevage de Tarn-et-Garonne qui a alerté la cellule antitrafic (CAT) de la Société protectrice des animaux (SPA) sur les mauvais traitements et autres actes de cruauté envers les animaux. D'autres clichés, ainsi que des vidéos, montrent des dizaines de cadavres de chiens, dont certains en état de décomposition. "Cela fait des années que nous cherchons à coincer cet éleveur", indique Julien ¬Soubiron, responsable de la cellule, en prenant un des classeurs qui tapissent les murs de la pièce consacrée aux dossiers en cours.


C'est dans un petit appartement d'une paisible résidence vichyssoise que cette unité très spéciale de la SPA, créée en 1993, a pris ses quartiers. Ils sont six enquêteurs, parmi lesquels deux gendarmes, à lutter contre les vols, maltraitances, importations illégales ; à traquer sans relâche les trafiquants. "On n'arrête de les poursuivre qu'à partir du moment où eux-mêmes arrêtent, insiste Julien Soubiron.
Même si une plainte ne va pas au bout, on ne les lâche pas." Mardi, ils sont retournés avec une brigade d'intervention de la gendarmerie dans une ferme sur les hauteurs de Ranguevaux (¬Moselle) où, l'an dernier déjà, 70 chiens et 20 chats avaient été saisis. Cette fois, ils ont retiré 13 chiens, 9 chats, 2 ânes et 2 chèvres au propriétaire du Refuge de Bouba. L'homme, placé en garde à vue par la brigade de gendarmerie de Fameck, est accusé d'avoir repris une activité de refuge et de pension illicite.


"Des êtres vivants doués de sensibilité"
La CAT mène environ 300 enquêtes par an. Une cinquantaine d'entre elles débouchent sur une plainte. "C'est un travail de fourmi avec des dossiers importants qui peuvent compter jusqu'à 1.300 pages. Lorsque les enquêtes traînent sur dix ans ou que cela se termine par un classement sans suite, une relaxe ou une condamnation minime, c'est frustrant", explique Julia, juriste de formation, enquêtrice et responsable adjointe de la cellule, tout en rappelant l'importance d'une étroite collaboration avec les services de police et de gendarmerie. "Sans eux, on ne peut rien."

Sur l'un des murs de leur bureau, un patchwork de feuilles blanches quadrillées de tableaux recensant les plaintes. Dans la dernière case, beaucoup portent la mention CSS : classement sans suite. D'autres affaires sont devenues des cold cases, perdues dans les méandres du système judiciaire. "Les animaux ne sont pas une priorité, déplore Julien Soubiron. Il est fréquent que nous nous retrouvions avec des dossiers fantômes que le parquet dit avoir adressés aux services vétérinaires, qui nous répondent les avoir retournés au parquet…" Il y a aussi les dossiers d'importations, les plus complexes, pour lesquels il faut compter plusieurs années avant d'aboutir à une condamnation.


Ainsi, en juin, une éleveuse a été condamnée… à 500 euros d'amende et trois ans d'interdiction de détention d'un animal. "Les peines ne sont pas élevées", soupire Julien Soubiron, qui se souvient d'un "élevage de la honte" dans lequel avaient été retrouvés des chiens aux yeux crevés, à la cage thoracique éclatée… L'éleveur a écopé de six mois ferme assortis d'une interdiction d'exercer. La maltraitance envers les animaux, bien qu'ils soient reconnus comme "des êtres vivants doués de sensibilité", n'est pas sévèrement punie.

Avec la libre circulation européenne et Internet, les trafics ont pris énormément d'ampleur.
Chaque année, plus de 100.000 chiens sont introduits illégalement en France pour y être vendus. Principalement en provenance des pays de l'Est à destination des animaleries ou pour de la vente en direct sur les salons et via Internet.

L'an passé, après des années d'enquête, la CAT a fini par obtenir la fermeture de quatre animaleries du quai de la Mégisserie, à Paris, avec la mise en réquisition judiciaire de 200 bêtes.
Plus récemment, le travail de ses enquêteurs a permis de démanteler un réseau de trafiquants russes : une fois en France, les chiens étaient remis à des étudiantes, russes elles aussi, qui les revendaient via des annonces sur Internet.


"C'est un business en or", commente Julia, qui a quitté le service juridique de la SPA pour rejoindre "sur le terrain" cette unité "prestigieuse" qui travaille dans la confidentialité. "Il n'existe aucun autre commerce où on peut se faire autant de marge en risquant si peu." Une éleveuse bien connue de leurs services - elle a été la première à avoir importé des American staffs en France avant de se reconvertir dans le trafic de chihuahuas - faisait 3 millions d'euros de chiffre d'affaires par an en achetant 100 euros dans les pays de l'Est des chiots qu'elle revendait 700 euros en France.
"Pour les trafiquants, ce sont des biens de consommation"
Des particuliers se sont aussi lancés dans ce business. La loi leur permet d'acheter jusqu'à cinq chiens par an en Europe, "mais si c'est pour les revendre, cela s'appelle de l'importation illégale", prévient Julien Soubiron.


Ces trafiquants amateurs gagnent entre 5.000 et 10.000 euros en allant chercher une dizaine de chiens "à la mode" en Pologne ou en Roumanie. Jack russells, bouledogues, ou encore chihuahuas, les plus petits chiens au monde - plutôt commode pour le transport - et ultratendance. "Pour les trafiquants, ce sont des biens de consommation", note Julien Soubiron, un gendarme de 36 ans en disponibilité.


Plus loin, dans un bureau, Apolline épluche des annonces passées sur Leboncoin. Elle relève les numéros d'identification suspects, croise les pseudos, les numéros de téléphone. Elle contacte ensuite les vendeurs douteux en se faisant passer pour une acheteuse potentielle. "L'idée est de récupérer un maximum d'informations puis de réussir à se rendre sur place", explique la jeune femme. Là encore, les chiens de ces élevages clandestins arrivent pour la plupart des pays de l'Est dans des conditions déplorables. "Ils sont en mauvaise santé, ont été mal vaccinés, notamment contre la rage [ce vaccin doit être fait après douze semaines pour être efficace], explique Julien Soubiron. On a de la chance qu'il n'y ait pas encore eu un drame."


Christel De Taddeo, envoyée spéciale à Vichy (Allier) - Le Journal du Dimanche
dimanche 30 août 2015

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